Toutes les actualités

D'Arenenberg à Malmaison Les dons de l'impératrice Eugénie (1906-1913)

Article rédigé par Christophe Pincemaille

D'Arenenberg à Malmaison Les dons de l'impératrice Eugénie (1906-1913)

D'Arenenberg à Malmaison Les dons de l'impératrice Eugénie (1906-1913)

Article paru dans le Bulletin de la Société des Amis de Malmaison, 2005, n° 39, pp. 80-90

D'Arenenberg à Malmaison

Les dons de l'impératrice Eugénie

(1906-1913)

 

 

par Christophe Pincemaille

chargé d’études documentaires principal, attaché à la conservation du musée national du château de Malmaison.

         

 

 

 

Quand, en 1906, l'impératrice Eugénie atteignit l'âge de quatre-vingts ans, un grand calme se fit en elle, après les événements tragiques qui avaient marqué sa vie. De son propre aveu, elle avait enfin gagné la paix de l'âme et attendait sereinement son heure. Elle arrangea ses affaires en conséquence. Elle ignorait toutefois que la mort ne viendrait pas la cueillir de sitôt et qu'elle aurait encore à s'affliger des horreurs d'une autre guerre. La victoire de 1918, en consacrant la revanche de la France sur l'Allemagne, pansa les blessures que la défaite de 1870 avait ouvertes en son cœur. En juillet 1920, à l'annonce de sa mort, on s'étonna presque d'apprendre qu'elle avait survécu si longtemps à Napoléon III et au Prince impérial. Pendant un demi siècle, en effet, elle s'était tenue à l'écart du monde et l'opinion publique avait fini par l'oublier. Les passions étaient retombées. Cette indifférence générale contrastait avec le dénigrement systématique dont elle avait été victime au début de la République. Elle avait payé pour les lâches et les disparus. Les anti-bonapartistes avaient interprété son silence comme un aveu de culpabilité et ne l'avaient pas ménagée. Puisqu'elle avait choisi de se taire, ses ennemis - et elle en comptait beaucoup - lui avaient prêté des mots inventés de toute pièce pour la discréditer davantage. En tant que souveraine, elle avait été plus populaire, il est vrai, dans les campagnes qu'à la ville et à la cour, où elle avait suscité de solides antipathies. Certes, cinquante ans après, on avait changé de siècle et de génération, mais elle ressortait des mauvaises pages de l'histoire nationale et n'y pouvait rien changer. Elle s'était donc résignée à supporter l'opprobre dont l'avaient couverte ses détracteurs, sûre qu'un jour on lui rendrait justice, car elle estimait n'avoir jamais manqué à l'honneur de la France.

Elle appartenait assurément à un passé qui avait connu la gloire, mais à cause de la capitulation de Sedan, l'Empire avait sombré au fond de la mémoire collective. Eugénie elle-même n'était plus qu'une ombre solitaire, évoluant parmi les cendres d'une époque qui n'intéressait plus personne. Un jour, dans les ruines du palais de Saint-Cloud, où elle se promenait vingt ans après l'avoir quitté, peu avant qu'on le rase, à la vue d'un arbre qui avait poussé à l'emplacement d'un salon et brisé le marbre de la cheminée, elle avait eu peine à croire qu'elle avait été vraiment impératrice[1]. Durant dix-sept ans, de 1853 à 1870, elle avait régné au côté de Napoléon III, trois fois elle avait exercé la régence[2], elle avait donné un héritier à la couronne impériale. Que restait-il de tous ces honneurs qui l'avait élevée au faîte de la grandeur? Au niveau politique, un néant absolu; au niveau de ses affections, un vide sidéral. L'empereur et son fils étaient morts depuis fort longtemps[3], les Aigles gisaient terrassés dans les dépôts des préfectures, Germania avait ravi l'Alsace et la Lorraine (avant que Marianne ne les récupère). Dans cet exil intérieur que constitue le grand âge et qui venait s'ajouter dans son cas à l'exil politique, Eugénie ne tenait plus que par ses souvenirs. Avec ténacité, pour le principe prétendait-elle, mais peut-être aussi parce qu'il lui fallait se rattacher à quelque chose de tangible, elle avait engagé contre l'Etat une action en justice, qui traîna des années, pour récupérer les biens de la liste civile dont elle revendiquait la possession[4].

Dès 1901, l'impératrice commença la distribution de ses reliques napoléoniennes. En 1881 et 1899, elle avait obtenu la restitution d'un ensemble de tableaux et de sculptures, ainsi que des pièces de la manufacture de Sèvres et deux tapisseries. Ces deux jugements du tribunal de la Seine lui avaient en partie donné satisfaction. Il n'entrait pas dans son intention de s'encombrer de ces objets, mais, dès lors qu'elle les récupérait, elle se ferait un plaisir de les offrir, ceux-là et d'autres, à des institutions officielles. Leur valeur marchande ne l'intéressait aucunement, car elle ne manquait pas d'argent. Seule lui importait leur portée historique. La gardienne de la mémoire s'érigeait en passeur de la mémoire. Elle savait confusément que le Second Empire ne lui survivrait pas, malgré les efforts du prince Victor Napoléon, le prétendant au trône impérial, à en promouvoir la cause.

Par sa générosité calculée, elle affirmait sa fidélité inébranlable à l'héritage de son mari. En donnant aux musées, elle obligeait les pouvoirs publics, et à travers eux la classe politique, à reconsidérer le Second Empire autrement que comme un régime honni. Elle espérait ainsi briser le manichéisme nécessairement réducteur et injuste qui faussait, par un mauvais réflexe, la lecture du règne. Elle concourrait non pas à une éventuelle réconciliation de la République et des Aigles, c'était illusoire, mais du moins espérait-elle amener à une acceptation de ce passé contesté qui, plus de trente ans après la catastrophe de 1870, n'agitait plus guère les esprits. Le temps avait joué en sa faveur et l'évocation de la fête impériale dégageait désormais un parfum de nostalgie. La France, après une décennie de déclin, avait recouvré une place de premier rang dans le concert des nations et l'empire colonial qu'elle s'était taillé compensait, du moins dans le ressenti de sa puissance, la perte de ses provinces de l'Est. Plus le pays se préparait à la confrontation avec son voisin rhénan, avec la conviction grandissante qu'il en sortirait victorieux, et plus Eugénie vieillissait, moins on s'occupait d'elle. Elle circulait librement entre Londres, Paris et Menton, quand elle ne sillonnait pas les mers sur son yacht, le Thistle et les journaux ne manquaient jamais de souligner par un entrefilet ses séjours dans la capitale, à l'Hôtel Continental, où elle avait ses habitudes. Comparées aux pompes des monarchies d'Europe, celles de la République faisaient piètre figure. La maigre dotation des présidents de la République les condamnait à une misère dorée qui faisait presque regretter les fastes de la cour des Tuileries. C'est pourquoi le simple rappel de la fonction impériale qu'Eugénie avait portée si haut en fascinait plus d'un.

En 1901, à la suite de l'exposition de l'enfance au Petit-Palais, elle donna au Musée Carnavalet le somptueux berceau que la Ville de Paris lui avait offert en 1856 pour la naissance du Prince impérial, à la condition expresse qu'il fût exposé. Georges Cain, le conservateur, attendit, comme il le devait, pour le mettre en salle, que le Conseil municipal acceptât officiellement ce don, qui fut approuvé en mars 1904. Malencontreusement à ce retard initial, qui l'exaspéra, l'Echo de Paris écrivit que le cartel mentionnait seulement: "Don de M. Piétri". Franceschini Pietri, le secrétaire particulier d'Eugénie, qui avait servi d'intermédiaire, protesta au nom de l'ex-souveraine. En vérité, l'information était erronée: le rédacteur de l'article avait omis de rapporter le texte en son entier et tronqué (délibérément?) la suite de la phrase: "… au nom de S.M. l'Impératrice Eugénie".

Elle songeait depuis longtemps à la création d'un musée spécialement consacré à la famille impériale. Elle y aurait imprimé sa marque, comme elle l'avait fait pour les deux expositions rétrospectives de 1867 qu'elle avait supervisées au moment de l'Exposition Universelle. Malmaison, qu'elle avait ouvert au public à cette occasion, avait échappé miraculeusement en 1896 à la pioche des démolisseurs. Le musée lui apparut d'emblée comme un pont possible entre les deux empires et les nouvelles générations; elle y entretiendrait la flamme de Napoléon 1er, Napoléon III et Napoléon IV. Le château, restauré de fond en comble par Daniel Iffla, dit Osiris, qui l'avait racheté et donné à l'Etat en 1903, avait ouvert ses portes au public en 1906, mais il restait désespérément vide. L'administration des Palais nationaux et bâtiments civils, dont il dépendait, l'avait meublé à la hâte en prélevant dans les réserves du Mobilier national et Versailles avait consenti aussi à d'importants dépôts. De son côté, Eugénie avait hérité de l'empereur des souvenirs de la reine Hortense et de Joséphine, qu'elle conservait à Arenenberg. Elle estimait de son devoir de les y faire revenir.

Elle envoya d'abord la harpe de Joséphine par Cousineau, puis en avril 1906, elle chargea son secrétaire de dresser la liste des objets à soustraire d'Arenenberg. Il indiqua alors le mobilier de la chambre d'Hortense que la reine avait fait venir de Malmaison, ainsi que la série des portraits de cheiks peints par Rigo qu'elle avait gardé de l'héritage de sa mère. Eugénie ne fit aucune difficulté à les offrir, mais il n'était pas question pour autant de dégarnir la vieille demeure thurgovienne au profit de Malmaison. "Le petit château d’Arenenberg, comme Piétri le précisa à Charles Pallu de la Barrière, le premier conservateur de Malmaison, doit être un musée historique où l’on conservera tout ce qui a appartenu à la Reine Hortense, ainsi qu’à l’Impératrice et au Prince Impérial. Le canton de Thurgovie en deviendra propriétaire avec toutes les dépendances et le parc qui l’entoure. Les Portraits des pachas du Caire ont été rapportés d’Egypte par le général Bonaparte. Le buste de l’impératrice Joséphine est de Girard [Chinard] de Lyon : il est de toute beauté. Les meubles sont également très beaux. Si par la suite, Sa Majesté trouvait des tableaux qui viendraient de la Malmaison, elle les y enverrais volontiers. Il n’y en a aucun en vue pour le moment."[5]

Pallu de la Barrière s'avoua jaloux du canton de Thurgovie, "car, expliqua-t-il à son correspondant,  mon intention est de constituer ici un musée du Consulat et du Premier Empire, en dehors de la reconstitution des appartements historiques qui est assez avancée comme pourra le constater l’Impératrice à son prochain voyage à Paris."[6] En juin, il réceptionna douze colis, numérotés de 18 à 29 et portant l'inscription MM propriété de l'Etat français dont l'expédition avait été confiée à la Maison A. Welti-Furrer de Zürich. [7] Averti de l'incident de Carnavalet, et soucieux avant tout de ménager la susceptibilité à fleur de peau d'Eugénie, avec beaucoup de diplomatie, il réitéra l'assurance que les dons de l'impératrice seraient reçus avec reconnaissance par le gouvernement français. Il lui importait, en effet, que sa source d'approvisionnement ne se tarît pas à cause d'une maladresse protocolaire. Pallu de la Barrière, en effet, comptait sur de nouveaux envois car, à l'évidence, les collections impériales resserraient d'autres trésors. Mais Eugénie distillait ses dons au compte-goutte, soit qu'elle testait les bonnes dispositions de l'administration à son égard, soit, plus probablement qu'elle procédait sans plan préétabli, un peu comme si les idées lui étaient venues au gré de ses pérégrinations dans le maquis de ses souvenirs. Arenenberg, hélas, ne livra rien d'autre. On peut s'étonner qu'elle n'en n'ait pas retiré les tableaux qui, en 1814, dans l'acte de partage avec Eugène, avaient échoué à Hortense. Curieusement, les Laurent, les Fleury-Richard, les Constance Meyer ne furent pas décrochés de leurs cimaises d'exil. Eugénie ne pouvait cependant pas ignorer que ces œuvres si significatives du goût pictural de Joséphine, avaient fait la célébrité de la galerie de Malmaison. La disparition de cette aile du château, très tôt abattue, justifia peut-être sa décision de les laisser en Suisse, à moins qu'elle en ait sous-estimé l'intérêt, elle qui avait si peu d'attirance pour les arts en général et la peinture en particulier.

A l'automne 1906, une heureuse surprise attendait Pallu de la Barrière. Piétri lui mandait de venir sans tarder retirer au Continental un livre très intéressant sur Malmaison que l'impératrice avait retrouvé. En ouvrant le paquet, il ne put contenir sa joie et en informa aussitôt son ministre. "Pendant son séjour à Paris, nota-t-il dans son rapport de quinzaine, 1'ex-impératrice Eugénie m'a fait remettre un précieux document. C'est le catalogue dressé en 1809 sur les ordres de l'impératrice Joséphine par Alexandre Lenoir des antiquités et marbres existant au château de la Malmaison. Ce catalogue comprend 284 numéros, il est richement relié aux armes impériales et tout entier écrit à la main. A la première page se trouve cette indication en caractères microscopiques : Ecrit par moi, Binard, le 15 décembre 1809, jour précis de ma quatre vingt troisième année accomplie. Binard était le beau père d'Alexandre Lenoir, il mourut à quatre vingt dix huit ans." [8] Ce document essentiel, aujourd'hui disparu, permit d'initier la politique de restitution de l'état ancien du château, qui, grâce à l'apport de sources complémentaires, comme l'inventaire après décès de Joséphine publié seulement en 1964, fut poursuivie sans relâche durant près d'un siècle.

En deux ans à peine, Pallu de la Barrière avait lancé une dynamique que Jean Ajalbert, son successeur, développa avec plus de méthode. Eugénie gardait un œil bienveillant sur Malmaison et Ajalbert entretenait régulièrement Piétri de l'avancée de ses travaux. Le 3 juillet 1909, l'impératrice vint se rendre compte des progrès accomplis. Elle constata avec bonheur que les objets qu'elle avait donnés portaient tous la mention de son don. Et dès le lendemain, elle convoquait Ajalbert à son hôtel pour le remercier de son dévouement. Il la vit surgir de l'extrémité des couloirs, menue et vive, voilée de noir, appuyée sur sa canne comme un "Deuil fantastique". "Déjà, écrira-t-il, l'apparition était sur nous. De ce visage mince et blanc comme une hostie, aux yeux aigus dans la pâle vieillesse, je ne m'attendais pas à entendre sortir une voix. Or les paroles se pressaient en interrogations nettes: - Il y avait un socle au buste de l'impératrice [Joséphine] ? Qu'est-il devenu? Et l'album de Redouté ? Primoli me dit qu'il est à la Bibliothèque Nationale? Pourquoi n'est-il pas à la Malmaison? … Je subissais un interrogatoire impérieux, où j'avais peine à placer les réponses, tant les questions se suivaient rapides. Une vie intense brillait dans les regards, sonnait dans la voix, animait le visage et les mains qui émergeaient seuls de cet enveloppement noir où disparaissait la frêle silhouette. - J'ai beaucoup d'objets, pour Malmaison... Je cher­cherai à Farnborough... Dites-moi ce qui vous intéres­serait, particulièrement?"[9]

Eugénie avait conservé une mémoire fabuleuse. Elle lui indiqua où dénicher dans les musées, les palais, les ministères les meubles qui provenaient de Malmaison, du moins ceux qu'elle y avait placés en 1867. Elle se comportait comme un régisseur des palais et sa tête était pleine de registres d'inventaire.  Sur les questions d'intendance, elle avait été une souveraine pointilleuse. Maniaque et autoritaire envers ses serviteurs, elle ne supportait aucun laisser-aller ni qu'on dérangeât ses effets personnels. Dans ses appartements, pour éviter toute complication, le service marquait à la craie sur les moquettes et tapis l'emplacement de chaque chose, mais malgré ces précautions, le moindre changement ne lui échappait jamais et provoquait une crise domestique. Maîtresse de maison accomplie, son œil photographiait tout et elle savait tenir son intérieur et ses gens. Elle n'avait rien oublié de l'agencement de chaque pièce. "A la fin de l'entretien, concluait Ajalbert dans son Rapport de quinzaine, 1'ex-impéra­trice m'a dit textuellement : « Je suis très contente de ce qui se fait au château. J'ai encore beaucoup de choses de la Malmaison et je vous les enverrai .... »[10]

Seulement, pour poursuivre efficacement son œuvre, surtout dans la perspective d'envois plus conséquents d'Eugénie, il avait besoin d'un conseiller scientifique capable de l'orienter dans ses recherches. Ce romancier de l'Indochine et juriste de formation, ne connaissait rien à l'histoire de Napoléon et de Joséphine. Dès lors, comment pouvait-il envisager de reconstituer un monde disparu dont il ignorait tout? Le nom de Frédéric Masson, l'éminent historien de la famille impériale qui présentait par ailleurs l'avantage d'être en excellents termes avec l'ex-souveraine, s'imposa à lui. Il demanda à le rencontrer. Comme il le raconte dans ses Souvenirs, leur discussion s'amorça fort mal.

"- La Malmaison, Monsieur. Mais il n'y a rien de rien... Quatre meubles qui se courent après, et ne sont pas de l'époque... Ils viennent des Tuileries, de Trianon, de l'Empire... Malmaison était consulaire... C'était Joséphine de Beauharnais...! ! ! En quoi puis-je vous être utile ? Non, non, cela ne m'intéresse pas... On est venu, j'y suis allé perdre mon temps... Osiris... Osiris... Je lui ai dit ce qu'il fallait faire... Ça aurait coûté des millions... Alors, il a fait faire quelques badigeons par Jambon... C'est une honte... Il n'y a rien, il n'y aura jamais rien...

J'étais atterré, F. Masson monologuait, allant de long en large, bougon, la tête   enfoncée dans les larges épaules... Je laissais monter le flot, désemparé...

Il y avait du silence. Enfin, moi assis, lui me domi­nant de toute sa carrure, se planta devant moi :

- Malmaison... Malmaison, qu'est-ce que vous voulez y faire?...

Or, décontenancé, je lançai :

- Si je le savais, je ne serais pas ici...

- Du moins, ça c'est franc...

- J'apporte ma volonté... Qu'y a-t-il à faire, je viens vous le demander... à vous qui savez... Pouvez-vous refuser? Alors vous en serez bien un peu responsable, si l'on ne fait rien de ce qu'il faut...

- Oui, oui, mais on ne vous laissera pas libre... Vous allez vous compromettre... Ils sont si bêtes, dans votre République... Quand S. M. l'Impératrice fait un don, ils tremblent dans leurs culottes... Sa Majesté a envoyé un berceau du roi de Rome, à Carnavalet... Georges Cain l'a laissé dans les greniers... Enfin, il l'a exposé. Savez-vous comment? On a inscrit dessus : Don de M. Pietri, le secrétaire de Sa Majesté!...

- Vous ne ferez pas la même critique à la Mal­maison... Je n'y suis que depuis quelques semaines... ç'a été mon premier soin de mettre des étiquettes loyales... Et les gardiens ont reçu l'ordre de proclamer, devant la harpe, le buste de Joséphine, par Chinard, le lit de la reine Hortense : «donné par l’impératrice Eugénie»; ils l'ont même, un jour, proféré devant Dujardin-Beaumetz...

- Et il n'a pas protesté?

- Il a commencé : Que ne rend-elle aussi l'Alsace et la Lorraine?... et il a acquiescé :        

- C'est toujours ça...   

- Bien mieux, nous avons parlé du procès en reven­dication de certains objets, pendant entre l'État et l'Impératrice, perdu en première instance par l'État, qui a fait appel. Je croyais savoir que, remise en pos­session de son bien, Sa Majesté l'eût abandonné à nos musées. M. Dujardin-Beaumetz laissait entendre qu'il avait eu la main forcée, qu'on n'avait pu négocier avec l'ex-impératrice; mais que moi, à la Malmaison, je ne devais envisager que le meilleur parti à tirer pour le musée...

- Oui, c'est possible... on pourrait voir... Je vien­drai à Malmaison...

Un petit chien s'éveilla, s'étira, gambada par l'appar­tement... Le loulou dans ses bras, F. Masson me recon­duisait jusqu'à l'escalier :

- À Malmaison... Oui, tu te rouleras dans l'herbe... Il a compris... Au revoir, mon cher conservateur..."

Ramené à de meilleures dispositions par l'enthousiasme innocent de son visiteur, Masson s'était calmé. Il se révéla un précieux auxiliaire dans la traque des vestiges des collections de Joséphine. Tandis que d'autres se contentaient d'une évocation approximative et désincarnée de l'histoire du château et de sa propriétaire, lui, au contraire, l'avait traitée dans ses ouvrages avec la minutie d'un portraitiste d'intérieur. S'il avait la plume acérée sur Joséphine, il excellait à restituer l'atmosphère de son entourage. Ajalbert avait trouvé en lui un guide efficace.

Masson lui apprit que l'impératrice possédait encore des vues anciennes et des aquarelles d'intérieur de Malmaison, notamment celle de Garneray représentant le Salon de musique en 1812, qu'il regardait comme capitales pour le musée. Il le pressa de s'en inquiéter auprès de Piétri. En janvier 1910, Ajalbert recevait par la poste l'album du voyage en Savoie de Joséphine. "Il pourra trouver place à la Malmaison, lui écrivait Piétri. Sa Majesté a aussi l’intention de vous faire parvenir une aquarelle qui représente le salon de l’impératrice Joséphine à la Malmaison…"[11] Il se répandait en remerciements et couvrait d'attentions l'impératrice de peur qu'elle ne ferme trop tôt le robinet. Incité par son mentor, il entendait exploiter le filon jusqu'à épuisement. En 1911, sous prétexte de l'envoi d'un exemplaire de son livre sur Malmaison, il rappela à Piétri la promesse du don du Garneray. Mais sa lettre, adressée à Farnborough, arriva trop tard à son destinataire. "Je regrette qu'elle ne me soit pas parvenue pendant que nous étions à Farnborough, où se trouve ce tableau, lui répondit le secrétaire depuis Menton. Suivant les intentions de Sa Majesté, je l’aurais fait expédier sans retard. Je crains que cela soit plus difficile aujourd’hui, la personne qui a la garde de la maison ne le connaissant pas. Elle pourrait faire confusion et vous en envoyer un autre. Je lui ai écrit néanmoins, lui demandant une description de celui que je lui ai indiqué, en lui marquant la place où il se trouve. Dès que je recevrai sa lettre, je pourrais me rendre compte si je peux me fier à elle. Dans le cas contraire, il faudra peut-être attendre le retour de Sa Majesté dans le courant de juin…"[12]

En 1913, Eugénie laissa entrevoir que le meilleur restait à venir, sous certaines conditions toutefois. Elle avait acquis des parcelles autour du château pour y transporter le mausolée du Prince impérial, qu'un Comité impérialiste avait érigé vers 1881-1882, avenue de La Bourdonnais, à Paris, près du Champ-de-Mars. Son attention était, une fois le temple remonté, de le remettre à l'Etat pour l'adjoindre au domaine, en faveur duquel elle s'apprêtait à prendre de généreuses dispositions. Ainsi, elle aurait achevé son grand dessein, érigeant Malmaison en un musée des deux empires. La proposition était séduisante, mais requérait l'accord du chef du gouvernement. Ajalbert en référa donc directement au Président du Conseil. "Je lui ai fait connaître les proposi­tions de dons et d'objets d'art, dont j'étais saisi de la part de l'impératrice Eugénie, par l'intermédiaire de M. F. Masson, nota-t-il à l'intention du ministre. J'ai exposé l'intérêt considérable, étant donné l'âge et la qualité de la donatrice, de ne pas laisser se traîner les négociations et s'interrompre le con­tact. En même temps que les avantages, j'ai exposé les objections de principes. M. Briand m'a répondu qu'il allait en conférer immédiatement avec M. le Sous-secré­taire d'Etat pour chercher les solutions convenables. Je fais connaître à M. F.Masson que M. le Prési­dent du Conseil le convoquerait prochainement."[13] Ajalbert voyait dans cette opération l'opportunité d'étendre le jardin autour du château, car il n'avait pas complètement renoncé au projet assez fou de reconstituer en partie l'ancien domaine de Joséphine. Mais politiquement, l'affaire s'avérait délicate. L'Etat républicain pouvait-il recevoir le monument commémoratif du prétendant au trône d'une dynastie déchue? Le 11 novembre 1913, en compagnie de Piétri et de son architecte Gabriel Destailleur, l'impératrice arpenta d'un pas alerte, au dire des témoins, les terrains boisés de l'avenue Marmontel et elle désigna elle-même l'endroit où s'élèverait le mausolée. Si la dépouille de Napoléon IV reposait depuis 1888 auprès de celle de Napoléon III dans la crypte de l'église abbatiale de Farnborough, où Eugénie les rejoindrait un jour, les arbres centenaires de l'ancien parc de Joséphine, son arrière-grand-mère, accueilleraient ses mânes. Rien n'interdisait, en effet, à un particulier de bâtir sur une propriété privée un édifice de ce type. La reconstruction s'acheva sans que toutefois la question de la donation ne fut réglée. Le déclenchement de la guerre, en août 1914, suspendit les négociations entre Masson et le ministère[14].

Au retour de la paix en 1918, l'impératrice se détourna de Malmaison, suite au départ d'Ajalbert. Celui-ci, très affecté par la mort au combat de son fils unique, avait obtenu sa mutation à la manufacture de Beauvais. Or, Jean Bourguignon, le nouveau conservateur, indisposait fortement Frédéric Masson, choqué par ses critiques insidieuses envers son prédécesseur. Ajalbert préférait s'en tenir à Napoléon et Joséphine et Eugénie l'aurait entraîné trop loin. Il n'est pas dit qu'il aurait continué longtemps à entrer dans ses vues. Bourguignon, au contraire, voulait élargir le cadre chronologique du musée et le remplir des souvenirs des deux empires. Seulement, la porte de Farnborough lui demeurait close.

 

 

 



 

[1] Lucien Daudet, Dans l'ombre de l'Impératrice Eugénie, Paris, Gallimard, 1935, p. 17

[2] En 1856, 1865 et 1870.

[3] Le premier en 1873, le second en 1879.

[4] Voir de Catherine Granger, L'empereur et les arts. La liste civile de Napoléon III, Mémoires et documents de l'Ecole des Chartes, n° 79, Paris, Ecole des Chartes, 2005

[5] Lettre de Franceschini Pietri à Ch. Pallu de la Barrière, S.Y. Thistle, Naples, 25 mai 1906 (Archive du Musée de Malmaison)

[6] Lettre (n° 223) de Charles Pallu de la Barrière à Franceschini Pietri, Malmaison, 24 juin 1906 (Registre de correspondance, Archives du Musée de Malmaison)

[7] Archive du Musée de Malmaison:

18 ...  1 caisse : buste de l’impératrice Joséphine en marbre…………………………………        97 kg 

19 ...  1 caisse : 1 colonne en marbre …….……………………...…………………………………...       135 kg 

20 ...  1 caisse : six portraits des Pachas d’Egypte …………….…………………………………      100 kg

21 ...  1 caisse : table à jeu, 2 jardinières ……………………….…………………………………...         53 kg

22 ...  1 caisse : 1 commode, 2 vases blanc JB,

          2 vases blanc couronnés,

         12 verres champagne couronnés, 1 carafe J …………………………………...………..         125 kg

23 ...  1 caisse : bois de lit …..…………………………………... …………………………………......            40 kg

24 ...  1 ballot : sommier …..…………………………………….…………………………………........             50 kg

25 ...  1 caisse : bois de lit …………………………………………………………………………........            105 kg

26 ...  1 caisse : 1 toilette ……………………………………….…………………………………........              70 kg

27...  1 caisse : 2 glaces …………………………………………......................................              48 kg

28 ... 1 caisse : table de nuit ……………………………………....................................              43 kg

29 ... 1 caisse : boîte à journaux ………………………………...................................              30 kg

                                                                                                     TOTAL :             896 kg

 

[8] Rapport de quinzaine n° 32, 26 novembre 1906 (Archives de Malmaison).

[9] Jean Ajalbert, Dix années à Malmaison (1907-1917), Paris, Flammarion, 1920, p. 204

[10] Rapport de quinzaine n° 96, 1er au 15 juillet 1909 (Archives de Malmaison)

[11] Carte de Franscescini Pietri à Jean Ajalbert, Paris, Hôtel Continental, 19 janvier 1910 (Archives du Musée de Malmaison)

[12] Lettre de Franscescini Pietri à Jean Ajalbert, Villa Cyrnos, Cap Martin, 1er avril 1911 (Archives du Musée de Malmaison)

[13] Rapport de quinzaine n° 189, 2ème quinzaine de février 1913 (Archives de Malmaison)

[14] En 1924, le prince Victor Napoléon, héritier de l'impératrice,  fit don à l'Etat du mausolée du Prince impérial (très dégradé, il sera reconstruit en 1935 selon des plans très différents), ainsi que de la Maison Bonaparte et de la chapelle impériale à Ajaccio.