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Dormir en Majesté. Une chambre pour deux Impératrices

Article rédigé par Isabelle Tamisier-Vétois

Dormir en Majesté. Une chambre pour deux Impératrices

Dormir en Majesté. Une chambre pour deux Impératrices

Article paru dans le catalogue de l’exposition L’art au service du pouvoir, Napoléon 1er – Napoléon III, Paris, Perrin, 2018, pp. 75-81

Dormir en Majesté.

Une chambre pour deux Impératrices

 

 

Par Isabelle Tamisier-Vétois

Conservateur en chef du patrimoine

 

 

            L’habitude en avait été prise au palais du Luxembourg et jusqu’au premiers temps du palais des Tuileries ou de Malmaison : le couple consulaire fait chambre commune. L’anglais James Forbes, en visite à Malmaison en 1803 constate que « le premier Consul et son épouse dorment sous le même baldaquin »[1]. Cette habitude, qualifiée de bourgeoise par Constant, ne pourra résister à la stricte codification des usages à respecter dans les palais impériaux mise en place à partir de 1806.

            À Fontainebleau, devenu résidence impériale après une visite d’inspection des lieux par Napoléon les 8 et 9 messidor an XII (27-28 juin 1804), le couple impérial va s’installer dans les anciens appartements royaux. La chambre de l’Impératrice va ainsi être aménagée dans l’ancienne chambre des reines de France. Cette installation, menée dès 1804, à la hâte pour la réception du Pape, exige tout le savoir-faire et la rapidité du personnel de la Maison de l’Empereur.

            Ces premières installations de fortune doivent rendre à ce palais vidé de ses meubles depuis la Révolution, un aspect digne du nouveau pouvoir en place. L’aménagement de la chambre à coucher de l’Impératrice dans cette « vraie demeure des rois », cette « maison des siècles » est plus que symbolique : il inscrit Joséphine dans cette continuité historique qui débute avec Anne d’Autriche. Pour Joséphine, ce premier ameublement est conçu promptement par Étienne Jacques Calmelet, son homme d’affaire fraîchement nommé le 3 novembre 1804 à la tête de l’administration du Mobilier impérial. Mais il satisfait peu au souci de magnificence recherchée pour cette pièce majeure de l’appartement de la nouvelle souveraine. En effet, Calmelet ne dispose, dans la précipitation, que de meubles assez disparates provenant des Tuileries ou de Saint-Cloud ou des meubles confisqués au général Moreau, rue d’Anjou ou au château de Grosbois. Le premier lit, ainsi installé dans cette pièce historique n’est autre que le lit de Jacob-Frères, réalisé pour la générale Moreau, sur un dessin de Percier et Fontaine. [2]         

Autant ce meuble, élégant et raffiné, correspond aux nouvelles tendances de la mode parisienne, avec bronzes dorés et médaillons de tôle émaillée qui rehaussent le bel acajou, autant il semble totalement inadapté, par sa forme et ses proportions, au décorum et au volume de cette chambre palatiale. Ce triste constat fait que dès 1805, il est déplacé dans la chambre de la reine Hortense (appartement du Pape). Il est alors décidé de réinstaller le lit conçu en 1787 pour Marie-Antoinette dans ce même palais et qu’il n’avait pas quitté malgré la Révolution. Ce lit majestueux va apporter, par sa forme et son ampleur tout son lustre monarchique à la nouvelle souveraine. D’un modèle à la duchesse, ce lit est en 1805 indubitablement passéiste et on lui préfère le modèle des lits de travers. Réalisé par Hauré, Séné et Laurent en 1787, il est surmonté d’un couronnement dont la figure en ronde-bosse du Silence semble veiller sur le sommeil de l’Impératrice à défaut de n’avoir jamais veillé sur celui de la reine. En effet, cette dernière n’eut jamais le temps de profiter de cette couchette, livrée après son dernier séjour bellifontain.[3] Manque alors la garniture textile, qui va être également trouvée en urgence dans les réserves du Garde-meuble impérial. Une étoffe brochée et chenillée de soie, fabriquée à Lyon par Gaudin et Savournin à la fin de l’Ancien Régime et acquise par le Garde-meuble royal en 1790, avait été épargnée aussi par les ventes révolutionnaires. Cette étoffe, la plus riche que l’on puisse trouver alors en réserve, augmente encore le luxe inouï de cette installation. Ces deux réemplois de meubles, extraordinairement riches, que les hasards de l’Histoire réunissent dans cette pièce d’apparat, montrent combien le besoin d’afficher un luxe ostentatoire prime sur la recherche de formes nouvelles. Dans cet esprit sont ajoutées en 1806 les deux commodes de Beneman, dites aux rinceaux, créées pour du salon des jeux de Marie-Antoinette dans ce même palais. La touche de modernité est cependant apportée notamment par le mobilier livré par les Jacob. Dans la tradition de l’Ancien Régime est disposée une balustrade, sacralisant l’espace du lit. L’utilisation de celle créée par Jacob-Desmalter en 1804, pour la salle du trône de Saint-Cloud, s’ajoute au caractère politique de cette chambre à coucher. [4] Elle devient alors le pendant de la salle du trône, elle même dressée dans l’ancienne chambre du roi. Faut-il encore parler des règles de l’étiquette du palais impérial, qui réinstaurent depuis 1806 le rituel du lever et du coucher des souverains, telle la mécanique bien huilée d’un autre temps ?

            Cette chambre d’apparat est aussi une chambre fonctionnelle comme le prouve la livraison par le Garde-meuble le 27 messidor an 13 (16 juillet 1805) à Rible, concierge de Fontainebleau, de deux broches et deux colonnes du pied de lit « qui le soutiennent pendant la nuit ».[5] afin d’éviter toute chute accidentelle.

            Même si cet aménagement est jugé « bien » en 1806 [6], dès août 1805, il est décidé de transformer l’ancien boudoir turc de Marie-Antoinette en chambre d’hiver. De dimensions plus humaines, cet espace intime correspond plus vraisemblablement aux goûts personnels de l’Impératrice, comme la chambre, qui sera aménagée quelques années plus tard, en 1809, au rez-de-chaussée sur le jardin de Diane.

 

Si sous Louis-Philippe, le souverain fait chambre commune avec la reine, Napoléon III et Eugénie auront de nouveau des chambres séparées. L’Empereur s’installe dans l’appartement de Napoléon 1er Eugénie dans les appartements de Joséphine. Le lit de Marie-Antoinette garde sa place, ce qui ne peut que plaire à la nouvelle Impératrice.

Une aquarelle de Fortuné de Fournier de 1861, conservée à Fontainebleau, atteste qu’elle aussi a su concilier passé et présent, en ajoutant sa propre vision de la modernité avec des sièges confortables disposés au delà de la balustrade. Avec ces modifications faites à la marge, rien ne change l’esprit de la pièce meublée sous le 1er Empire. Au delà d’être une pièce d’apparat, cette chambre à coucher est toujours fonctionnelle. Eugénie en apprécie tant le confort, que le Garde-meuble n’hésite pas à faire expédier par chemin de fer, matelas et sommier, afin d’en confectionner d’autres à l’identique pour Saint-Cloud. [7]

Et si, dans ce château qu’elle affectionne tant, la chambre de la mère de l’héritier du trône s’inscrit dans la tradition et l’histoire impériale, ses goûts seront plus libres au palais des Tuileries. Ses appartements aménagés à partir de 1858 vont correspondre à ses aspirations profondes, à ce goût prononcé que porte l’Impératrice pour le XVIIIe siècle et la décoration de la chambre à coucher s’inscrit dans ce mouvement. À la grande différence de Fontainebleau, le lit est moderne, livré par Jeanselme d’après un dessin de Rémon, d’inspiration Louis XV et Louis XVI. Disparu dans l’incendie des Tuileries, il peut être comparé à celui commandé à Fourdinois en 1854 pour Saint-Cloud (également disparu) ou à celui réalisé au Garde-meuble pour l’Elysée, et conservé aujourd’hui à Compiègne. [8] Ce dernier, de style Louis XVI, en bois peint blanc rechampi or, est surmonté d’un baldaquin où deux amours portent le chiffre de l’Impératrice gravé dans un médaillon. Seul le lit de Saint-Cloud est surmonté d’une couronne impériale, comme un écho au fauteuil du trône.

            L’année 1867 est à bien des égards une année importante pour l’architecte Victor Ruprich-Robert (1820-1887), puisqu’il vient de dessiner pour le Garde-meuble de la Couronne le lit d’Eugénie pour l’Elysée, mais également le trône de l’Empereur pour l’Exposition universelle : un immense dais surmontant une estrade où sont disposés les deux fauteuils pour l’Empereur et l’Impératrice.

 

            Malmaison, d’un Empire à l’autre.

 

            C’est à l’occasion de cette exposition de 1867 que le château de Malmaison va pouvoir, grâce à la volonté du couple impérial, être ouvert à la visite. Racheté par Napoléon III à la reine Marie-Christine d’Espagne en 1861, Malmaison est chargé d’une valeur sentimentale mais également politique. De sa petite enfance, il garde le souvenir d’une grand-mère douce et aimante. Et c’est donc à la reconstitution de la chambre que va s’atteler en tout premier lieu le Grand maréchal du palais, le maréchal Vaillant et l’Empereur lui-même. Car en 1861, la chambre de l’impératrice Joséphine, comme tout Malmaison est vide. De la chambre aménagée par Louis-Martin Berthault (1771-1823) en 1812, il ne reste plus rien, les meubles en sont dispersés. Aidé par l’administrateur du Mobilier impérial, Williamson, l’Empereur ordonne que l’on reconstitue l’ameublement de la chambre « dans les conditions où il était anciennement ».[9] L’Empereur met à la disposition de cette administration une aquarelle d’Henry-Charles Loeillot-Hartwig (1798-1841), qu’il conserve aux Tuileries, qui avait été commandée en 1826 par la veuve du prince Eugène avant de mettre en vente Malmaison.

            Mais l’objet majeur de cette pièce, le lit de Joséphine, manquait. Il est en la possession de son cousin le grand-duc de Leuchtenberg. Il fallut sept ans de tractations pour récupérer ce symbole et qu’il revienne à Malmaison enfin le 16 octobre 1868. [10] Mathurin de Lescure, secrétaire de la Commission d’organisation de l’exposition rétrospective liée aux souvenirs de Napoléon et de Joséphine à Malmaison, voit dans cette réalisation « admirablement conservée dont la mort de Joséphine a fait un véritable sanctuaire ».[11] Car cette chambre à coucher incarne effectivement sans doute le mieux l’Impératrice défunte par ses goûts mais également par son statut impérial. La dissolution du mariage, prononcée le 16 décembre 1809, bouleverse l’existence de Joséphine mais celle-ci conserve son rang. Elle n’est plus Impératrice des Français mais devient « l’impératrice Joséphine ». Malmaison est alors bien plus qu’un des palais impériaux, il est le palais d’une Impératrice. Dotée d’une Maison, la maîtresse des lieux tient son rang et la chambre à coucher est au cœur des nouveaux aménagements commandés à son architecte.

            Le principe même d’une tente parée d’or et de pourpre impérial, n’est-il pas un écho de la tente de campagne tricolore évoquée au rez-de-chaussée du château, dans la salle du conseil de l’Empereur ? Ce bois de lit, sous le crayon de Berthault et le ciseau de Jacob-Desmalter semble presque disproportionné dans la pièce qui l’accueille. Il incarne par son ampleur le rang de sa propriétaire. Ces fortes cornes d’abondance qui en ornent le chevet ont souvent été un avatar du monogramme de Joséphine, comme dans le brocart or et vert de Grand Frères, destiné au troisième salon de l’Impératrice à Compiègne. [12] Cette couchette veillée par les cygnes apolloniens porte en sa devanture le monogramme d’une Impératrice dont la stérilité avait scellé le destin. C’est dans ce même lit qu’elle rendra son dernier souffle deux ans plus tard, le 29 mai 1814.

Et ce n’est sans doute pas un hasard si, lors de sa visite le 4 juillet 1909 à Malmaison, Eugénie, en compagnie du Comte Primoli et de son secrétaire Franchescini Pietri, pose pour la revue Fémina dans la chambre de l’Impératrice Joséphine, au pied du lit de son impériale aïeule [13]

 

 


 

[1] James Forbes, Letters from France, written  in the years 1803 and 1804, Londres, 1806, p. 175-176.

[2] Ce lit est toujours conservé à Fontainebleau (F 3706).

[3] P. Verlet, Le mobilier royal français, T. 1, Paris, 1945, p. 93-100.

[4] Cette balustrade a coûté la somme considérable de 29 800 F , Arch. nat. , O2 499, dossier 1, pièce 3, F° 2, compte des dépenses faites pour l’ameublement du palais impérial de Fontainebleau et l’entretien du mobilier pendant l’an 13, 4 février 1806.

[5] Arch. Nat. , O2 499, pièce 20, 27 messidor an 13.

[6] Id, O2 502, dossier 5, pièce 7, 1806.

[7] Vincent Cochet, Napoléon III et Eugénie reçoivent à Fontainebleau, Dijon, 2009, p. 25.

[8] Mathieu Caron, « Les appartements de l’impératrice Eugénie aux Tuileries : le XVIIIe siècle retrouvé ? », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles, 2015, p. 1-22.

[9] Bibliothèque, Fonds Masson, carton 270, pièce 1, 8 octobre 1861.

[10] Arch. nat. , AJ 19 1144, f° 57, n° 1090, 16 octobre 1868.

[11] M. De Lescure, Le château de Malmaison, Histoire, description, catalogue des objets exposés sous les auspices de sa Majesté l’Impératrice, Paris, 1867, p. 233. Ce premier lit exposé provient de l’Elysée Murat et avait té modifié dans sa structure et son décor pour ressembler au lit de Berthault. (Coll. Mobilier national, GMEC 47)

[12] Jean Coural, Chantal Gastinel-Coural, Muriel de Rayssac, Paris Mobilier national, Soieries Empire, Paris, 1980, notice 6, p. 61-62.

[13] Revue Fémina, 1909.