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Le séjour de Joséphine à Mayence en 1806 Etude sur la "mécanique" de la cour de l'Impératrice

Article rédigé par Christophe Pincemaille

Le séjour de Joséphine à Mayence en 1806 Etude sur la "mécanique" de la cour de l'Impératrice

Le séjour de Joséphine à Mayence en 1806 Etude sur la "mécanique" de la cour de l'Impératrice

Article paru dans le Bulletin de la Société des Amis de Malmaison, 2016, n°50, pp. 79-92

 

Le séjour de Joséphine à Mayence en 1806

Etude sur la "mécanique" de la cour de l'Impératrice

 

 

Par Christophe Pincemaille

chargé d’études documentaires principal, attaché à la conservation du musée national du château de Malmaison.

         

 

 

            « Je l’ai toujours vue tremblante de déplaire à son mari. »

           

            S'il n'avait tenu qu'à elle, Joséphine aurait collé à Napoléon et se serait accrochée à ses basques. Elle l'accompagnait dans ses tournées dans les provinces, mais elle l'aurait aussi volontiers suivi à la guerre, où elle n'avait évidemment pas sa place. Les quatre mois qu'elle passa à Mayence, entre le 28 septembre 1806 et le 26 janvier 1807, combinaient le devoir qu'elle avait de représenter l'empereur et le besoin qui ne la lâchait pas de demeurer à proximité de sa personne.

            Les amateurs d'anecdotes piquantes ou de chroniques journalières savent que la "petite histoire" ne délivre pas de passeport pour le pays des grandes idées, mais ils savent aussi, comme l'admet Pierre-Marie Bercé, que "les beaux drames et les amours princières recèlent une grande part de la vérité humaine." Par la force des choses, le biographe de Joséphine est tenu à distance de cette grande histoire, car son personnage n'y accède lui-même qu'à sa périphérie. La plus complice de Napoléon, en effet, fut la plus écartée de l'exercice du pouvoir. Nulle part la constitution de l'Empire ne la mentionne et elle apparait seulement au détour d'une disposition très technique, relative au douaire que l'empereur pouvait lui assigner sur sa liste civile. Ce n'était, de la part de Napoléon, ni du mépris ni de la méfiance, mais la conséquence logique de son régime autocratique. "Si je l'ai faite impératrice, c'est par justice, se justifia-t-il devant Roederer. Je suis surtout un homme juste. Si j'avais été jeté dans une prison au lieu de monter au trône, elle aurait partagé mes malheurs. Il est juste qu'elle participe à ma grandeur." Une souveraine pouvait difficilement être moins impliquée dans les affaires de l'Etat que Joséphine. Elle était une parure qui participait du décorum dont Napoléon entourait sa couronne: elle se contentait de remplir ses obligations protocolaires et ne prétendait ni à gouverner ni, le cas échéant, à exercer la régence, dont elle était exclue, parce qu'elle ne donnerait jamais d'héritier à l'empereur. Elle se flattait toutefois de régner sans partage sur son cœur.

            Au fil des ans, la jalousie de l'impératrice tourna à la maladie chronique et les incartades de Napoléon, dont il se cachait à peine et qu'elle favorisait parfois, ne contribuaient pas à la calmer. Au fond d'elle-même, elle ne pouvait se départir de la préoccupation permanente que lui inspirait sa position mal assise à cause de sa stérilité. "Je l'ai toujours vue tremblante de déplaire à son mari, rapporte Madame de Rémusat dans ses Mémoires. Elle n'avait aucune coquetterie; toute sa manière extérieure était décente et mesurée. Elle ne parlait aux hommes que pour découvrir ce qui se passait, et ce divorce suspendu sur sa tête faisait l'éternel objet de ses plus grands soucis." Malgré l'article 7 du statut de la famille impériale, adopté le 30 mars 1806, qui stipulait précisément que "le divorce est interdit aux membres de la maison impériale de tout sexe et de tout âge", elle n'était pas davantage rassurée. Se savoir estimée de l'empereur était son vrai bonheur. La peur de le perdre tournait chez elle à l'obsession. Il avait pourtant multiplié les gages de son attachement, ce qui, vu leur âge et leur position, aurait dû la rasséréner, parce que les preuves qu'il lui en donnaient valaient sans doute mille fois mieux que des déclarations d'amour futiles. Seulement une banale histoire d'alcôve, qui aurait dû demeurer sans suite, ajouta à ses craintes, le jour où elle apprit qu'Eléonore Denuelle de La Plaigne, une lectrice de Caroline Murat, se retrouvait enceinte des œuvres de son mari. En septembre 1806, la demoiselle se retira dans un appartement de Paris pour terminer sa grossesse à l'abri des regards. Elle accouchera non moins discrètement, le 13 décembre, d'un garçon, le futur comte Léon, dont le nom de baptême suggérait l'identité de son mystérieux géniteur.

 

            « Une vie de château au milieu d'un quartier général »

 

            Ainsi, le second séjour de l'impératrice à Mayence - le premier, de courte durée, remontait à l'automne 1804 -  se déroula dans un climat conjugal surchargé de chagrin et de défiance, qui occultera presque les victoires de Napoléon à Iéna et Auerstaedt  (14 octobre 1806) et les succès des campagnes de Pologne et de Prusse contre les forces de la quatrième coalition (1806-1807). L'empereur, se rendant aux supplications de Joséphine, accepta qu'elle s'établisse à Mayence. Il estimait somme toute préférable qu'elle s'éloignât momentanément de Paris, où l'on bavardait beaucoup trop de la naissance prochaine de l'enfant et de son père putatif. L'impératrice se transporta sur les bords du Rhin avec sa Maison et aussitôt une vie de cour s'organisa autour d'elle. Cette ex-principauté épiscopale, devenue avec l'annexion de la République cisrhénane en 1801 la préfecture du département du Mont-Tonnerre, grâce à sa situation au confluent du Rhin et du Main, faisait office d'avant-poste français en terre allemande. L'ancien palais du prince électeur, le Deutschaus, ou Palais teutonique (le prince électeur était grand maître de l'ordre teutonique), jouxtait l'arsenal et formait avec celui-ci un ensemble de bâtiments militaires et civils, édifiés en grès rouge dans le plus pur style baroque, le long du quai. Déjà en 1792, le général Custine y avait établi son quartier général et le préfet Jeanbon Saint-André l'occupait depuis cinq ans. Faute de place, il fut impossible d'y caser Joséphine et toute sa suite. Le préfet libéra les lieux et une partie du service de la chambre et de la livrée logea chez l'habitant, dont elle n'entendait pas la langue. On s'amusa de quelques quiproquos cocasses que Mlle Avrillion, la première femme de chambre de l'impératrice ne manque pas de rapporter dans ses Mémoires: "La majeure partie des habitants de Mayence ne parlait qu'allemand; or, aucun de nous, au palais ne sachant cette langue, il en résulta, outre une grande difficulté d'établir des communications mutuelles, quelques singuliers quiproquos dont un, entre autres, m'est resté gravé dans la mémoire. Deux valets de chambre de l'impératrice étaient logés dans la même maison, dont les maîtres étaient deux demoiselles déjà fort sur le retour. Ces demoiselles ne se cochaient jamais avant que leurs hôtes ne fussent rentrés, et souvent ils ne rentraient que fort tard. Lorsqu'en effet la société étrangère que recevait l'impératrice était retirée, Sa Majesté commençait sa partie de trictrac, jeu qu'elle aimait préférablement à tout autre: la partie se prolongeait presque toujours jusqu'à plus d'une heure du matin. Quand ces messieurs étaient de service, ils ne pouvaient s'en aller avant que Sa Majesté se fût retirée dans son appartement intérieur. Les demoiselles leur faisaient alors observer qu'ils rentraient bien tard, et ils expliquaient tout naïvement la cause de ce retard en leur disant: "C'est que Sa Majesté a fait ce soir sa partie de trictrac." Les deux valets de chambre ne concevaient rien à l'incroyable étonnement que cette explication toute naturelle causait aux maîtresse de leur logis, qui s'en montraient extraordinairement scandalisées. Ces messieurs demandèrent d'où pouvait naître la cause d'un scandale auquel ils ne comprenaient rien, et ils apprirent que l'expression dont ils s'étaient servis, et qu'ils évitèrent d'employer à l'avenir, avait en allemand la plus extraordinaire explication."

            Au Palais teutonique, Joséphine garda auprès d'elle son service d'honneur et sa nièce, la grande duchesse Stéphanie de Bade, née Beauharnais, qu'on jugeait trop jeune mariée pour échapper à toute surveillance. Même sa fille, la reine Hortense, venue la rejoindre avec ses deux fils, les jeunes princes Napoléon et Napoléon-Louis, dut prendre gîte en ville, dans une auberge près du pont. La monarchie napoléonienne pratiquait, dans un contexte de guerre permanente, une forme de nomadisme qui rappelle mutatis mutandis le gouvernement de Catherine de Médicis, avec ses longs et épuisants périples à l'intérieur du royaume. Joséphine en suivant au plus près les mouvements de l'armée, fut à sa manière une infatigable démarcheuse de la couronne impériale. Alors que la Prusse se laissait entraînée dans la guerre et que Napoléon rendait Berlin responsable de la reprise des hostilités, Mayence accéda au rang de capitale éphémère de l'empire. C'est pourquoi on aurait tort de considérer cet épisode comme un moment récréatif, une simple excursion dans la vallée du Rhin. On visita très peu la région, car les circonstances ne s'y prêtaient guère. L'impératrice resta cantonnée à l'intérieur des murs de la cité, où elle mena une vie brillante pour rassurer les populations et en montrer à l'adversaire, que l'empereur poursuivait de l'autre côté du pont. Une cour enfermée dans un quartier général, où les troupes qui montaient au front croisaient les colonnes de prisonniers, où les réfugiés qui fuyaient les combats venaient chercher des secours, où les princes alliés se repliaient pour trouver un peu de réconfort auprès de l'impératrice, voilà ce que fut Mayence à la fin de l'année 1806.

            "L'Impératrice, la reine de Hollande et la toute jeune princesse Stéphanie, grande-duchesse de Bade, tenaient à Mayence une cour charmante. C'était une vie de château au milieu d'un quartier général. Égayée par une sorte de laisser aller militaire, la cour de Mayence avait su modifier agréablement les sévérités de l'étiquette, dont, en l'absence de l'Empereur, le général Ordener paraissait être le gardien peu en faveur. [...] Les deux mois que je passai à Mayence, entre Paris et le champ de bataille, furent pour ainsi dire étoilés de tant de variétés, qu'aucun temps de ma vie ne peut leur être comparé. L'Impératrice tenait royalement le grand salon de la cour, où paraissaient et disparaissaient sans cesse ceux qui venaient de l'intérieur et ceux qui venaient de l'armée, de sorte que nous étions journellement au courant de ce que nous avions laissé derrière nous et de ce que le victorieux empereur léguait à la postérité. La reine Hortense, d'accord avec sa mère, qui venait parfois s'y délasser de la représentation impériale, tenait le salon de la ville, sans étiquette; on se croyait dans sa maison de la Chaussée d'Antin. Vers les dix heures du soir, heure à laquelle se retirait la princesse de Bade, dont l'Impératrice sa tante gardait maternellement la jeunesse et le veuvage momentané, nous quittions le cercle pour aller causer, rire, nous asseoir à notre aise, entendre de la musique et prendre le thé chez la reine Hortense. La princesse Stéphanie n'y venait jamais qu'avec l'Impératrice, et quand il y avait quelque chose d'extraordinaire, comme des proverbes." [1]  Tout cela était d'un heureux présage, au moment où avait démarré un nouveau conflit outre-Rhin. Opportunément, le parti français en Rhénanie qui considérait le fleuve comme la borne des Gaules et sa rive gauche comme partie intégrante de la France, se sentait conforté.

            "La présence en cette ville de l'impératrice Joséphine ne contribua pas peu à stimuler l'ardeur des jeunes gens qui s'empressaient d'accourir à l'appel qui leur était fait, et surtout par l'intérêt que Sa Majesté voulait bien y prendre en accueillant dans ses salons, non seulement les officiers, mais bon nombre de gendarmes d'ordonnance que leur nom et leur éducation rendaient dignes de cet honneur. Les personnes composant la cour de l'Impératrice étaient le jeune prince Napoléon, âgé de quatre ans, sa mère la reine de Hollande, la princesse Stéphanie de Bade, nièce de l'Impératrice, Mme de la Rochefoucauld, dame d'honneur, Mme d'Arberg et sa fille, Mesdames de Montmorency, de Mortemart, de Turenne et de Bouillé, la maréchale Bernadotte, princesse de Ponte-Corvo, la maréchale Lannes, la maréchale Duroc, Mme de Broc née Auguié, Mme de Bourjoly et Cochelet, Mme de Saint-Hilaire, première femme de chambre, M. de Talleyrand, prince de Bénévent, M. d'Harville, chevalier d'honneur, le général Ordener, premier écuyer, les chambellans de Béarn et Dumanoir,  les pages de Castille, Xaintrailles, de Marescot et Duval de Beaulieu, et M. Deschamps, secrétaire, des commandements. Il y avait, tous les soirs, réunion dans les salons de l'Impératrice qui faisait régulièrement sa partie de whist, après laquelle Sa Majesté avait l'habitude de tirer les cartes, tandis que, dans un grand salon, on dansait, on jouait des charades et quelquefois des comédies; alors, c'étaient des joies, des trépignements, des cris qui souvent nécessitaient la présence de l'Impératrice pour réclamer un peu moins de bruit; on cessait un moment pour recommencer de plus belle, et tous les jours il en était ainsi. Un soir, l'Impératrice, qui me comblait de bontés en souvenir de son ancienne liaison avec ma mère, à qui je devais mon grade et de qui plus tard mon frère obtint la même faveur, un soir, dis-je, Sa Majesté, après avoir terminé son whist me dit, en me montrant un fauteuil « Hippolyte, mettez-vous là, je vais tirer les cartes » puis, après les avoir bien mêlées et me les avoir fait couper plusieurs fois, les étendant sur la table, elle s'écrie tout à coup « Grande nouvelle! Victoire incroyable! - Ce n'est point étonnant, dis-je; si Madame voit un combat où est l'Empereur, il est évident qu'il doit y avoir une victoire. » Puis, recommençant son jeu: "Encore une victoire » dit-elle, et, mêlant les cartes: « C'est si beau, ajouta-t-elle, qu'il faut s'en tenir là; allez danser. Demain, nous aurons du nouveau. » Une demi-heure ne s'était pas passée qu'un huissier, ouvrant les deux battants de la porte du salon, annonce un page de l'Empereur. Le jeune d'Espinay, crotté jusqu'à l'échine, place sur son chapeau une petite lettre sans enveloppe et, pliant le genou, la présente à l'Impératrice. C'était l'annonce de la célèbre victoire d'Iéna. « Eh bien dit Sa Majesté en me regardant, aurez-vous foi dans mes cartes? Oui, Madame, répondis-je, mais encore plus dans les succès de l'Empereur. » Ce précieux chiffon de papier que nous avons tous tenu dans nos mains ne renfermait que ces lignes presque indéchiffrables: « Ma chère Joséphine; nous avons joint l'armée prussienne, elle n'existe plus, je me porte bien et te presse sur mon cœur." Puis, une signature illisible. Je puis affirmer sur l'honneur que tout ce qu'on vient de lire est de la plus exacte vérité. J'ajouterai même que, quelques jours après, ayant dit à l'Impératrice que ce fortuné billet serait un trésor pour celui qui le posséderait, Sa Majesté le fit chercher dans l'intention de me le donner et qu'on ne put le retrouver. Il était à peu près onze heures du soir lorsque cette bonne nouvelle arriva. L'Impératrice dit à d'Espinay de prendre des vêtements à un de ses camarades et de venir danser s'il n'était pas fatigué; puis, à une heure du matin, revêtu de ses grosses bottes et de son habit crotté, il remonta à cheval pour porter à l'Empereur la réponse de son auguste épouse."[2]

 

         La « mécanique des souverains »

 

            On aime à lire la vie privée des princes et à visiter leurs appartements. Il n’y aurait pas de héros pour les valets de chambre, dit-on, ce qui ne signifie pas qu'ils sont moins grands en déshabillé. Souvent les témoignages de leurs serviteurs les racontent sans fard. Ainsi dépouillés de la pompe qui les environne, ils apparaissent dans un simple appareil qui nous les rend plus proches et plus humains. Ouvrir la porte des cabinets intérieurs de Marie-Antoinette avec Henriette Campan, sa première femme de chambre, passer, avec Constant, premier valet de chambre de Napoléon, de l’antichambre à la chambre de l’empereur, puis de sa chambre aux salons, entrer dans l’intimité de Joséphine, avec Pierrette Avrillion qui la servit fidèlement, c’est comprendre leur "journalier", si parfaitement réglé et huilé. « Rien n'influence tant sur le grand et le petit, disait Saint-Simon, que cette mécanique des souverains... Cette connaissance est une des meilleures clefs de toutes les autres et elle manque toujours aux histoires, souvent aux mémoires, dont les plus intéressants et les plus instruits le seraient davantage, si leurs auteurs avaient moins négligé cette partie. ».

            Les Mémoires de Mademoiselle Avrillion parurent en 1828 chez Ladvocat. Nonobstant l’intervention de Maxime de Villemarest, le teinturier qui les a  rédigés à la demande du libraire, ils fourmillent de détails sur l'intérieur de la Maison. Mlle Avrillion y occupait une position subalterne, mais, comme parmi le personnel ancillaire de la chambre, elle était hiérarchiquement la plus proche de la souveraine, ses mémoires nous en rapprochent le plus. Ladvocat, qui misait sur la curiosité du public pour la vie privée du couple impérial, avait eu du flair et le succès couronna son entreprise. Il récidiva, deux ans plus tard, en mobilisant de plus gros moyens pour sortir les Mémoires de Constant; pas moins de sept nègres mirent la main à la pâte à partir de notes fournies par le narrateur. A l'opposé des grandes fresques épiques, l'éditeur proposait aux lecteurs avides des petits secrets du grand homme un diptyque intimiste de l'aventure napoléonienne, une anatomie du privé dépeinte en deux tableaux, d'un côté la grâce féminine portée par le témoignage de la femme de chambre, de l'autre la détermination masculine que le valet de l’empereur racontait au jour le jour. Comment ne pas regretter que Pierre-Joseph Frère, l’alter ego de Constant auprès de Joséphine, n’ait pas, lui aussi, confié ses souvenirs de majordome à Ladvocat.

            Un intéressant dossier conservé à la Bibliothèque Thiers, dans le fonds Masson, contient un ensemble de pièces relatives au remboursement des frais engagés par les employés de la Maison de l'Impératrice lors du séjour de Mayence[3]. La dame d'honneur, la comtesse de La Rochefoucauld, cousine par alliance de Joséphine, a visé les notes que lui ont remises la première femme de chambre, le premier valet de chambre et quelques autres valets. En plus de son service d'honneur, la dame d'honneur, en effet, a autorité sur les personnels de la chambre, les valets de chambre ordinaires ou tapissiers, les femmes de chambre, les gardes des atours, filles de garde-robe d'atours, aides des atours, garçons d'atours emballeur, femmes de garde-robe, lingère et sous-lingères, les huissiers d'appartement, frotteurs etc...  La chambre et son cabinet de toilette, c'est la pièce à dormir, où l'on se pare après le lever, l'espace le plus privé et le plus féminin de l'appartement intérieur et dont l'accès est interdit aux hommes, excepté aux domestiques requis à son "appropriement". La chambre, c'est aussi, parmi les services de la Maison, celui qui est directement attaché aux soins de la personne de l'impératrice, à ces "heures rompues" de ses journées, qui viennent s'intercaler entre deux temps de sa vie de représentation, c'est la loge où s'activent coiffeurs, maquilleurs et costumières avant que la diva n'entre en scène. Et ces papiers nous en apprennent bien plus sur leurs attributions et la nature de leurs interventions que tous les mémoires de valet réunis.

            Si l'on compare ceux de Mlle Avrillion aux Lettres de Madame de Rémusat, dame du palais, ou aux Mémoires de Georgette Ducrest, invitées à séjourner avec sa mère à Navarre et à Malmaison au cours des années 1811-1812, il en ressort, du fait d'un angle de vue différent, une forme de familiarité singulière qui reste toutefois à une distance respectueuse de l'impératrice. Joséphine était, disait-on, une femme à femmes de chambre. Elle fut servie tout au long de sa vie, sans avoir jamais eu à supporter de tâches ménagères, sinon de veiller à la bonne tenue de son ménage, il y eut d'abord les nourrices noires, esclaves ou affranchies, de sa jeunesse antillaise, ensuite les domestiques des Beauharnais - un minimum de quatre, pour une famille de leur rang, enfin les  personnels pléthoriques de la chambre, de la livrée, de la bouche et des écuries de sa Maison. D'être entièrement déchargée de l'intendance de sa vie, la plaçait en état de dépendance vis-à-vis de ses serviteurs, qui connaissaient tout de ses humeurs corporelles et psychologiques, mais ils voyaient sans voir. Dans le même temps, du simple fait qu'ils étaient des inférieurs dévoués et obéissants, l'ordre social n'était pas menacé d'inversion. Posséder une domesticité était regardé, au contraire, comme une marque de distinction et celle qui sur un grand pied entourait l'impératrice d'un tel cérémonial ajoutait à la mystique de sa position.

            Ladvocat, avec le concours de Mlle Avrillion et de Constant, apportait une contribution à la petite histoire de l'Empire. Mais qu'on ne s'y méprenne pas, l'histoire vue par les valets ne se confond pas avec l'histoire des valets. Si bien que leurs mémoires éludent presque toujours leurs réalités, car les domestiques n'ont d'autre existence que celle du maître qu'ils servent. Mlle Avrillion tire une fierté particulière d'avoir été la confidente des tourments de l'impératrice, d'avoir partagé ses joies et ses peines, mais sur ses propres états d'âme, elle garde un silence pudique; elle détaille les journées de Joséphine et ne dit presque rien de ses propres journées. On ne sait pas à quels travaux étaient employés les temps morts de la journée, entre le lever de l'impératrice et sa toilette, les changements de toilettes pour la promenade et le dîner, puis son coucher ? Aux Tuileries, les femmes de l'impératrice disposaient du petit salon qui précédait sa chambre à coucher (Joséphine fera d'ailleurs observer qu'"il n'est pas nécessaire de le faire aussi riche", quand on lui soumettra en juillet 1808 le projet de nouvel ameublement de son appartement), mais à Malmaison, où se tenaient-elles ? Des pièces de service existaient nécessairement, qui ont été supprimées au cours des réaménagements d'Iffla-Osiris, à la fin du XIXème siècle. Les plans anciens ayant disparu, on les devine, sans pouvoir les localiser précisément, dans les inventaires de 1799 (inventaire du mobilier au moment de l'achat par Joséphine), de 1814 (inventaire après-décès de l'impératrice) et de 1824 (inventaire après-décès du prince Eugène). Ces documents permettent de se faire une idée de la topographie intérieure du château et de ses entresols. Mlle Avrillion occupait, au premier étage, à côté de l'appartement de l'impératrice, une chambre avec vue sur le jardin, près de la salle de bain. En sa qualité de première femme, elle bénéficiait du privilège d'une table de suite, dont elle ne parle pas, de même qu'elle reste muette sur ses subordonnées, qu'elle se contente d'énumérer. Elle aurait été tout aussi discrète sur ses conditions d'hébergement à Mayence, si elle n'y avait pas autant étouffé de chaleur. "Le palais que nous occupions, se souvenait-elle, était situé sur les bords du Rhin, fleuve magnifique en cet endroit; mais le palais n'en était pas moins triste, et un double châssis de croisées que l'on avait établi pour garantir les appartements du vent du nord contribuait à l'attrister encore davantage. Il n'y avait de cheminées que dans les appartements de Leurs Majestés; les nôtres étaient chauffés par des poêles en fonte que l'on allumait en dehors. L'homme chargé du service des poêles faisait des feux tellement ardents, que par moment il nous était impossible de résister à la chaleur étouffante qui en provenait, peu habitués que nous étions à une pareille température; pour comble de disgrâce, cet homme ne comprenait pas un mot de français, de sorte que lorsque nous nous plaignions de la trop grande chaleur, il ne faisait plus de feu du tout, d'où il résultait que nous étions alternativement dans une étuve et dans une glacière, car cette année le froid fut rigoureux de très bonne heure."

 

         Divers frais et dépenses pour le service de Sa Majesté

 

            A l'examen des papiers du dossier Mayence, on suppose que Frère et Mlle Avrillion disposaient d'une cagnotte alimentée par la cassette de l'impératrice. Ils y puisaient pour régler directement de menues dépenses, comme les repas pris sur la route, entre Paris et Mayence, l'achat de flacons de vinaigre aromatique (contre le mal de voiture ?), de savons anglais, d'une lorgnette (pour l'usage de qui ?), les pourboires donnés aux hommes de peine qui déchargèrent les malles à l'arrivée au palais teutonique. Frère n'aurait certainement pas pu avancer sur ses fonds propres les   4 791, 43 francs de frais, qui s'additionnèrent entre le 31 octobre 1806 et le 26 janvier 1807 et dont il remit la note à la dame d'honneur. On relève pèle mêle, de la mauve pour les bains de Sa Majesté, la location d'une baignoire, des tonneaux d'eau minérale de Wiesbaden pour le bain, les gratifications des hommes de bain et l'acquisition d'un thermomètre, et des dizaines de jouets, un traineau, une lyre sur deux chien qui dansent, des soldats, des chevaux, des canons, un lion, un cerf, une marmotte, qu'on achète chez Henry Hahn, un tourneur sur bois, pour distraire les petits princes. N'oublions pas les mèches de coton pour le réchaud à alcool qui sert à préparer le thé qu'on fait venir de Francfort, et les boîtes d'ananas, et les biscottes, et les grenades, et le millet pour les oiseaux, et les caisses de mode ou de fleurs, et le métier à broder en acajou, et un lit de fer. C'est un inventaire à la Prévert, un inépuisable trésor de détails de la vie quotidienne, jugés cependant trop terre-à-terre pour figurer dans les mémoires des valets. Et c'est pourtant à cette réalité-là que le biographe a envie de se frotter parce qu'il a besoin de matière concrète pour donner de la consistance et de la vraisemblance à son personnage et restituer une part de son vécu.

            En juillet 1806, Hortense et Louis s'étaient installés au Palais teutonique pour prendre les eaux à Wiesbaden, dans le duché de Nassau nouvellement créé; "elles sont un peu fortes et me fatiguent beaucoup, mais on dit que c'est l'effet habituel et que c'est un bien", écrivait la reine à sa mère. Quelques mois plus tard, les mouvements de troupes et les combats qui secouaient l'autre rive du Rhin, interdirent à l'impératrice de s'y rendre tous les matins et l'on décida que les eaux viendraient à elle. D'où les tonneaux et les hommes de bain. D'une santé de fer et toujours souffrante, traitait-elle quelques rhumatismes, la mention d'un thermomètre semblant indiquer qu'on recourait aux eaux des sources chaudes et qu'on les remettait à la bonne température ? Et cette mauve consommée en si grande quantité, avait-elle été prescrite, mêlée au bain, pour ses vertus émollientes ? Bien sûr,  ces anecdotes ne servent en rien l'histoire de la campagne de 1807, mais elle sont d'une incontestable utilité pour approfondir celle de Joséphine, un peu comme des instantanés saisis sur le vif. La petite histoire et la grande histoire ne sont ni petite ni grande dès lors qu'elles s'emboitent l'une dans l'autre pour former un tout composite.

 

             « Le bon cœur de Sa Majesté m'est un prélude qu'elle voudra bien entrer dans les sollicitations d'un militaire sans fortune… »

 

            Les secours et les aumônes que Joséphine distribua au cours de son séjour ne répondaient pas qu'à un élan naturel, ils relevaient aussi de la politique de l'empereur. Avant son départ, Napoléon lui avait accordé, en effet, un crédit spécial de 40 000 francs pour qu'elle l'emploie à dispenser autour d'elle la manne impériale, dans un geste de générosité amplement calculée. Napoléon n'ignorait pas que l'appel aux armes attiserait l'hostilité des peuples allemands envers la France. La présence de l'impératrice aux marches de l'Empire devait mettre du baume sur les plaies que la guerre allait rouvrir. Les secours qu'elle attribua elle-même aux nécessiteux étaient remis à leurs bénéficiaires par les gens de la livrée ou par ceux de la chambre, parfois par un page, l'impératrice ne portant pas d'argent sur elle et la plupart des demandes étant traitées directement par les chambellans de service ou par la dame d'honneur. Des mendiants attendaient-ils Joséphine à la porte de son palais quand elle montait en voiture, que Dargence, un valet de pied, leur glissait une pièce. Des musiciens, des enfants ou des femmes et souvent des juifs, se produisaient-ils sous ses fenêtres, qu'on leur envoyait 6 ou 12 francs. Des soldats français blessés à la bataille d'Iéna et soignés à l'hospice Saint-Jean, sollicitaient-ils un secours, qu'ils recevaient une somme d'argent, en réponse à leur pétition, à l'exemple de ce Roy, brigadier au 7ème régiment de chasseurs à cheval, quémandant une recommandation: "A Sa Majesté l'impératrice et reine d'Italie. Un soldat de treize ans de service que son affliction et ses blessures obligent avec regret de rejoindre son dépôt, d'après mille traits d'humanité que vous avez fait à différents blessés de l'affaire de Iéna et dont il est aussi victime, a l'honneur d'exposer à Sa Majesté que comme il part demain, il aurait une reconnaissance éternelle à Sa Majesté si elle voulait avoir la bonté de s'abaisser jusqu'à vouloir interférer M. le préfet de la Haute-Saône pour employer ses faibles talents dans les administrations du département qu'il administre et dans lequel je vais me retirer. Le bon cœur de Sa Majesté m'est un prélude qu'elle voudra bien entrer dans les sollicitations d'un militaire sans fortune qui n'a qu'un regret, c'est celui de ne pouvoir plus verser son sang pour Votre Majesté et ne plus être du nombre de ceux sont envieux de mourir pour l'accroissement de la gloire de votre auguste époux, notre très cher empereur. Je suis de Votre Majesté, le très humble et obéissant sujet, Roy." Napoléon avait raison quand il disait: "Je ne gagne que des batailles, et Joséphine, par sa bonté, gagne tous les cœurs." Elle s'appliquait si bien à faire la charité qu'on la croyait instruite dans cette grande vertu. Et Hortense, en sa qualité de princesse impériale et de reine de Hollande, ne pouvait, à la vue de la misère, montrer moins de bienveillance que sa mère. "Chaque jour, écrit-elle dans ses Mémoires, des milliers de prisonniers passaient par Mayence et défilaient sous les fenêtres de ma maison située en face du pont. Je leur fis souvent donner de l'argent. Ils étaient malheureux; ils devenaient des Français pour moi. Nous reçûmes en corps tous les généraux et tous les officiers de Hesse-Cassel. Ma mère mettait tant de grâce à les consoler, à leur offrir son appui, qu'ils auraient pu oublier qu'ils étaient vaincus et en pays ennemi. La princesse de Nassau et ses filles venaient chaque dimanche chez l'impératrice, et à mesure que nos armées avançaient, les princes des pays occupés arrivaient demander la protection de ma mère."

            Joséphine espérait rejoindre l'empereur à Berlin, mais semaine après semaine la perspective de le retrouver ne cessait de s'éloigner, au fur et à mesure que la campagne obligeait Napoléon à s'enfoncer dans la plaine polonaise. Bien vite, la tristesse remplaça la déception et à l'impatience succéda l'abattement. Elle profita d'une visite de Talleyrand pour s'épancher et le ministre des relations extérieures se crut obligé de tout rapporter à l'empereur. "Talleyrand arrive et me dit que tu ne fais que pleurer, la gourmanda-t-il. Que veux-tu donc ? Tu as ta fille, tes petits-enfants et de bonnes nouvelles: voilà bien des moyens d'être contente et heureuse...". Joséphine n'en tint pas rigueur au prince de Bénévent qui lui était sympathique et de bons conseils. "Votre lettre m'a fait plaisir, l'assurait-elle le 11 novembre, en réponse à l'un de ses courriers, mais il me semble que depuis que vous êtes à Berlin vous êtes devenu bien politique, et que vous oubliez la chambre solitaire où l'on s'occupe quelquefois à pleurer, ce qui arrive encore. Votre absence ne l'a pas rendue plus gaie, mais je compte sur votre amitié pour y répandre un peu de joie et pour me donner des nouvelles de ce qui m'intéresse le plus. Mon Dieu, allez-vous dire, que les femmes sont curieuses! Cependant ce ne sont pas les secrets de l'Etat que l'impératrice Joséphine vous demande, mais bien ce que vous pensez du retour de l'empereur. Dites-moi franchement ce que je dois espérer. Vous savez combien je souffre loin de lui. Vos lettres me rappelleront le temps où vous étiez à Mayence et où je pouvais vous faire part de toutes mes pensées."

            Pour lui donner une occasion de se distraire et l'arracher à ce désespoir qui la minait, Napoléon l'incita à accepter l'invitation du prince-primat Karl-Theodor von Dalberg à se rendre à Francfort. L'ancien archevêque prince-électeur de Mayence, avait gagné de son ralliement à l'empereur la présidence de la Confédération du Rhin et il venait d'être fait grand-duc de cette cité, où il résidait.  

 

            « C'était la voiture favorite de son Altesse Électorale »

 

            Jacques Marquet de Montbreton, baron de Norvins (1769-1854), un bel écrivain, plus tard thuriféraire de l'empire, qui se rendra célèbre pas son Histoire de Napoléon parue en 1827, à l'époque, gendarme d'ordonnance à Mayence, a laissé un étonnant récit de cette escapade impériale, une équipée, dont il fut partie prenante.

            "L'Impératrice avait la bonté de comprendre toujours son futur capitaine des gardes parmi les personnes qui devaient l'accompagner dans ses visites de l'autre côté du Rhin: car, en vassaux intelligents, les princes de la rive droite étaient assidus à venir féliciter l'Impératrice des victoires de l'Empereur. En cela, il faut leur rendre justice, ils étaient moins heureux de l'élévation de Napoléon que de l'abaissement du roi de Prusse, dont le voisinage tracassier les alarmait. De plus, ils pouvaient avoir et ils avaient en effet l'espoir de s'agrandir aux dépens du vaincu; la carte du royaume de Prusse, appendue dans leurs petites chancelleries et de jour en jour plus échancrée par le canon français, tenait constamment en haleine leurs récriminations anciennes et leurs nouvelles prétentions. On les voyait donc souvent à la cour militaire de Mayence, et il fallait bien de temps en temps aller reconnaître et encourager le sincère intérêt qu'ils prenaient à nos succès. Ainsi l'Impératrice annonça un soir au cercle que le lendemain elle irait faire une visite à Biebrich, résidence favorite de cette branche de la maison de Nassau. La Reine et la princesse de Bade, accompagnées ainsi que l'Impératrice de leurs premières dames et de leurs principaux officiers, devaient être du voyage. Aussi le lendemain six voitures royalement attelées étaient rangées dans la cour du palais, et l'escorte d'honneur de l'Impératrice fut le début des gendarmes d'ordonnance. Sa Majesté fut très sensible à cet hommage que nous lui rendions, le comte d'Arberg et moi, en mettant la seconde compagnie à sa disposition. Parmi les voitures destinées à la suite de l'Impératrice, il y en avait une d'une forme et d'une couleur si singulières, que je l'avais adoptée de préférence à toutes les promenades de la cour, de sorte que la Reine lui avait donné mon nom. C'était un charmant petit vieux carrosse, entre le vis-à-vis et la berline, moins étroit que l'un, moins large que l'autre ; il avait été retrouvé dans les remises de l'ancien Électeur, dont c'était la voiture favorite, et on le voyait bien. Elle était écarlate en dedans et en dehors, ainsi que l'impériale toute galonnée en or à l'intérieur et à l'extérieur, et garnie de coussins et d'accotoirs en soie rouge aussi moelleux et élastiques qu'il pouvait convenir à un prince-archevêque, le premier des Électeurs. Cette voiture avait été sa dernière fantaisie électorale, la République française étant venue brusquement séculariser ses États et l'ayant obligé à aller chercher un asile à Erfurt, qui lui appartenait encore. Dans la précipitation de sa fuite, songeant d'ailleurs peut-être qu'il n'était plus Électeur, le prince-archevêque avait laissé à Mayence sa jolie voiture, et par un miracle bizarre de cette époque toute républicaine, il n'avait été fait aucun outrage aux brillantes armoiries qui couvraient les panneaux des portières. Ce carrosse jadis si connu des habitants en était toujours aimé : ils l'auraient salué volontiers. Ils nous savaient gré de sa complète et intacte résurrection, et les pères de famille en le voyant passer disaient à leurs enfants : « C'était la voiture favorite de son Altesse Électorale. » Cette visite solennelle, qui, suivant l'étiquette, avait été annoncée la veille, fut aussi, suivant l'usage, longue, cérémonieuse, assommante pour les visités et pour les visiteurs, en raison de toutes les recherches de politesse, de prévenance, de luxe et de cérémonial que dans son délicieux palais la Camille de Nassau prodigua aux trois princesses et à leur suite. Je me souviens que j'étais de ceux qui restèrent debout toute la soirée. Heureusement pour tout le monde, l'hiver porta conseil, et le signal du départ étant donné, la cour du château de Biebrich fut de nouveau éclairée par les torches de nos courriers et des valets de pied. Les respects des souverains de Nassau accompagnèrent les princesses jusqu'à leurs voitures, et chacun de nous regagna la sienne. Nous n'étions que des hommes dans la mienne, mais en voulant y monter nous la trouvâmes si pleine de pains de sucre, de sacs de café, etc. , que nous eûmes beaucoup de peine à y entrer, avec la condition nécessaire d'y tenir nos jambes à l'horizon de nos sièges. Les valets de pied nous supplièrent de ne rien dire, et, pour nous engager au silence, nous assurèrent que toutes les voitures, celle même de l'Impératrice, étaient également garnies de marchandises. Il n'y avait pas à délibérer : mes gendarmes et la voiture de l'Impératrice étaient déjà au galop ; il nous fallut donc, bon gré, mal gré, devenir les complices des contrebandiers de la livrée impériale. Nous arrivâmes à Mayence vers minuit, ayant franchi et fraudé impunément toutes les consignes de la douane. Le lendemain les salons de l'Impératrice et de la Reine étaient de véritables bazars; des piles de robes, de châles, de dentelles et de broderies de fabrique anglaise couvraient les tables et les canapés, et les trois princesses faisaient gaiement leurs cadeaux aux dames de leurs maisons, après avoir fait leur choix pour elles-mêmes. Ainsi rien n'était plus clair: l'Impératrice s'amusait pour son compte à faire la contrebande des étoffes et des modes, et sa livrée, à son propre profit et à celui des épiciers de Mayence, en faisait une d'un tout autre genre. « L'Empereur finira par le savoir, me dit Rémusat, et alors gare la bombe! » Il ne l'apprit qu'après notre départ. Les voitures de l'Impératrice, qu'aucun avis de ses serviteurs affidés n'avait pu persuader, furent arrêtées en plein jour à l'entrée du pont de Mayence par les douaniers, leurs officiers en tête, puis fouillées, et ensuite escortées par les préposés, qui verbalisèrent au palais et y complétèrent leur opération en observant toutes les rigueurs de la loi. "[4]

            Malgré un carrosse aux armes de Son Altesse Éminentissime, malgré une réception fastueuse, malgré un brillant bal masqué où l'on s'amusa beaucoup, rien n'y fit, Joséphine retourna à Mayenne aussi mélancolique qu'elle en était partie. A l'insupportable éloignement de l'empereur, retenu en Pologne, s'ajoutait maintenant l'impossibilité de le rejoindre. Sur ce point, il avait été d'une clarté limpide. Elle n'avait donc aucune raison de s'attarder à Mayence et il l'enjoignait de rentrer à Paris, où sa présence était attendue. "Mon amie, je suis touché de tout ce que tu me dis, mais la saison froide, les chemins très mauvais, peu sûrs, je ne puis donc consentir à t'exposer à tant de fatigues et de dangers. Rentre à Paris pour y passer l'hiver. Va aux Tuileries, reçois et fais la même vie que tu as l'habitude de mener quand j'y suis. C'est là ma volonté. Peut-être ne tarderais-je pas à t'y rejoindre, mais il est indispensable que tu renonces à faire trois cents lieues dans cette saison, dans des pays ennemis et sur les derrières de l'armée. Crois qu'il m'en coûte plus qu'à toi de retarder de quelques semaines le bonheur de te voir, mais ainsi l'ordonnent les événements et les bien des affaires. Adieu, ma bonne amie, sois gaie et montre le caractère et la tenue d'une impératrice."

            La mort dans l'âme, le 31 janvier au soir, Joséphine regagnait les Tuileries.  "Malgré que je reçoive ici plus de monde qu'à Mayence, mon cœur n'est pas moins seul", s'attristait-elle dans une lettre à Hortense. Sans parler des rumeurs inquiétantes qui lui parvenaient de Varsovie.

 

 



 

[1] Souvenirs d'un historien de Napoléon. Mémorial de J. de Norvins, publié par de Lanzac de Laborie, Paris, Plon, 1897, tome III, pp. 135-151

[2] Marquis Hippolyte d'espingole (1777-1864). Souvenirs militaires, 1792-1814, pub. par Frédéric Casson et François Soyer, Paris,  1901, pp. 107-113

[3]Fds Masson, Carton 31(171-438)

[4] Mémorial de J. de Nervins, III, 135-151